Femmes et musiques actuelles : vers une égalité réelle ?

05/04/2016. « Les femmes sont-elles des hommes comme les autres » dans les musiques actuelles ? C’est la question posée par Bénédicte Froidure, directrice de la SMAC (Scène de Musiques ACtuelles) File7, dans son mémoire universitaire. C'est aussi l'interrogation qu'elle propose en ouverture du débat d’une rencontre organisée par le RIF et le Mouvement H/FIle-de-France le mardi 2 février 2016 au centre parisien FGO Barbara.

En 2015, le constat est sans appel : le secteur affiche des scores d’inégalités hommes / femmes record malgré les valeurs de diversité, d’émancipation sociale et de dignité humaine qu’il véhicule. A l’origine de nombreux débats, réactions et témoignages, cette problématique fait ici l’objet d’un dossier spécial consacré aux diagnostics opérés par de récentes études et aux réactions que nous ont livré les musiciennes. Retours détaillés sur une série de constats, leviers d’actions et témoignages…

Femmes et musiques actuelles : vers une égalité réelle ?

CHIFFRES : DES CONSTATS ALARMANTS SUR L’INÉGALITÉ DE PRÉSENCE DES FEMMES ET DES HOMMES

Le Mouvement H/F Ile-de-France s'est fixé comme objectif la sensibilisation aux inégalités hommes / femmes qui régissent les secteurs du spectacle vivant. Invitée à la rencontre, Natasha Le Roux, administratrice de H/F IDF mais aussi musicienne et professeure de musique, déballe dès l’introduction de la plénière des statistiques qui illustrent les inégalités principales du secteur. 

Dans la pratique

 ► 8% de femmes instrumentistes

 ► 10% de musiciennes dans les studios

 ► 15% de femmes compositrices

A la direction

 ► 10% des SMAC sont dirigées par une femme

Et pourtant, non, les femmes ne sont pas moins talentueuses ni moins intéressées. Là aussi, les chiffres le prouvent : les conservatoires de musique sont majoritairement occupés par des femmes. Selon la sociologue du genre Marie Buscatto invitée à la rencontre, ce constat n’a rien d’étonnant. Si les femmes sont peu confiantes, elles vont d’avantage se tourner vers des études musicales plus longues leur assurant une meilleure adaptation et la poursuite d’une carrière. Et pour cause, de nombreuses musiciennes l’attestent : s’adapter à un monde masculinisé n’est pas tâche facile. « C’est un parcours semé d’embûches » affirme Alix Ewandé, batteuse professionnelle.

« Au-delà des musicien-ne-s, il y a des situations de déséquilibre également dans la gouvernance des structures (équipes salariées ou bénévoles). » constate Franck Michaut, directeur du RIF (la confédération régionale des réseaux de musiques actuelles). En musique comme ailleurs, les postes techniques et décisionnels sont globalement réservés aux hommes tandis que les postes de communication et d’administration sont majoritairement occupés par des femmes...

Au sein des équipes

> 42 programmateurs-trices ► 37 hommes

> 182 postes techniques ► 177 hommes

> 193 responsables administratif ► 135 femmes

> 131 chargé-e-s de communication ► 80 femmes

 

ÊTRE MUSICIENNE : UN COMBAT QUOTIDIEN

« La solution c’est de devenir autonome » laissera entendre Alix Ewandé, témoignant de son expérience. Confrontées au regard des hommes, du public et à la représentation que la société leur afflige, les femmes doivent en effet toujours attendre « une validation masculine » pour avancer. Et lorsque l’on parle de validation, il s’agit bien trop souvent de jugements associés au caractère physique :« Tu es une femme et tu es batteuse ? […] C’est trop sexy !» ou encore « Dis, ce soir, tu vas porter une robe sur scène, hein ? »

Ce qui est souligné et redouté par les musiciennes, c'est bien le fait que les stéréotypes liés aux femmes dans le milieu musical sont non seulement créés par les hommes mais aussi contrôlés par ceux-ci : « ceux qui ont le droit de casser les stéréotypes sont les hommes » insiste Alix Ewandé.

Au-delà de ces constats, la problématique reste peu assumée et mise de côté : « On se retranche parfois derrière le fait qu’on est face à des problématiques de société qui nous dépassent, ce qui est vrai. […] N’y a-t-il pas des facteurs excluants propres à notre secteur d’activité ? » questionne Franck Michaut, directeur du RIF. 

 

DES EXPLICATIONS SOCIOLOGIQUES…

L’analyse sociologique menée par la sociologue Marie Buscatto permet de comprendre un fait particulier : lorsqu’elles ne se soumettent pas aux lois morales et aux jugements des hommes, les femmes vont avoir tendance à subir l’effet professionnel que l’on nomme « plafond de verre ». Il s’agit d’une perturbation qui peut pousser les femmes à se distancer du milieu musical après avoir vécu une accumulation de divers processus : la violence symbolique des stéréotypes qu’entretiennent les jugements de la société, la lassitude, la difficulté à se faire reconnaître dans un réseau formé par un entre-soi majoritairement masculin (tourneurs, régisseurs, directeurs qui jugent la plupart du temps selon un entourage où les femmes sont régulièrement sous-représentées).

Marie Buscatto évoque les stratégies que les musiciennes mettent en place lorsqu’elles apprennent à gérer le regard et l’entre-soi masculin : certaines usent des clichés pour faciliter leur entrée en scène, d’autres masculinisent leur identité musicale afin d’éviter les assimilations déplacées. D’autres encore s’en détachent et forment des groupes exclusivement composés de femmes.

 

LE VRAI DÉFI : PRENDRE CONSCIENCE ET AGIR EN AMONT

« Comment faire en sorte que davantage de filles pratiquent de la musique, intègrent les studios et montent leurs groupes ? » questionne Franck Michaut. Plusieurs leviers d’action sont envisageables à commencer par mettre en place des outils de comptage pour analyser la présence des femmes et ainsi développer des méthodes afin de faire évoluer les conditions. Par exemple, « produire et partager des données genrées sur l’activité des structures, […] en faire un outil d’analyse de l’activité afin d’objectiver les situations d’inégalités et de se donner des objectifs en la matière » indique Franck Michaut. Une simple pratique de mise en visibilité de la présence féminine, autant dans la programmation que dans le langage ou bien dans la communication visuelle peut également être réfléchie au sein des équipes.

La mise en place d’actions culturelles se trouvent aussi être un outil majeur pour sensibiliser. Ces actions peuvent prendre la forme d’événements ou de saisons particulières telles que la campagne « #haltsexisme » engagée pour la première fois par la SMAC Paloma de Nîmes en novembre dernier. Cette dernière aurait été un « choc » pour les publics de la structure explique Flavie Von Colen : « Accrochées dans nos toilettes, ces phrases-stickers ont malheureusement été prises au premier degré, et surtout par les filles qui se sentaient insultées ». Sous une forme différente, cette opération de communication sera reconduite en novembre prochain afin de construire au mieux l’impact sur les consciences, autant féminines que masculines.

Des projets adoptés sur du long terme pourraient, comme l’indique Franck Michaut « favoriser dans l’esprit des jeunes filles la prise de conscience que ces musiques, ces pratiques, ces lieux leur sont tout autant destinés qu’aux garçons ». Dans tous les cas, il reste important que les structures se montrent pro-actives : s’en remettre à la seule puissance publique reviendrait à se contraindre à des quotas mal adaptés au type d’activités du secteur.

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TÉMOIGNAGE - EMILIE VERMOREL, Chargée de développement créatif et directrice artistique du projet « vocal trip box » Ommm.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

As-tu un message spontané à donner concernant cette problématique ? Selon toi, comment contribuer à une réelle évolution de situation pour que les musiciennes se sentent plus accueillies dans un milieu majoritairement composé d'hommes ?

Spontanément ? "Accrochez-vous, ça vaut le coup !!!".

Je n'ai pas spécialement d'idées révolutionnaires pour améliorer la situation. Je pense qu'effectivement, malheureusement, les femmes ont à s'accrocher, s'imposer, bosser plus dur pour aller à l'encontre des à priori et préjugés premiers qui existent encore. Je pense qu'on peut aussi être "porteur" d'un message, faire de la "pédagogie" car souvent c'est plus de la maladresse que de la méchanceté ou misogynie (ou alors je suis très naïve !).

Quel est ton ressenti vis-à-vis du parcours que les femmes peuvent avoir dans les musiques actuelles ? Que ressens-tu en tant que femme à la direction artistique d’un projet musical ?

Pour moi, la représentation des femmes dans les musiques actuelles varient beaucoup en fonction du secteur/ du poste occupé. Il y a effectivement peu de femmes musiciennes ou techniciennes, en revanche sur des postes de production ou de diffusion, elles sont beaucoup plus présentes que les hommes.

Elles occupent donc des fonctions plus "administratives"/ sont porteuses de projets. J'ai pu observer des difficultés rencontrées par d'autres femmes à certains postes (technicienne lumières par exemple), je suis consciente que ces problématiques existent mais n'ai pas forcément personnellement ce même ressenti ou vécu ce type d'expériences.

Je n'ai pas trop rencontré de difficultés/ de problèmes de légitimité ou de crédibilité ou d'accueil qui seraient liés au fait que je suis une femme. J'ai eu plus de mal à me faire accepter il y a quelques années en tant que "jeune" professionnelle qu'en tant que "femme".

Je me sens tout à fait à ma place en tant que directrice de projets. En revanche, il est vrai que sur des postes de régie générale que j'ai pu occuper, la situation est différente... des exemples simples comme la conduite d'un minibus de tournée, où il y aura toujours un homme pour vous "aider" : "tu veux que je le gare à ta place ? " sous-entendu, "elle va jamais y arriver !"... rien de méchant mais un systématisme parfois agaçant !

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INTERVIEW - FRANCK MICHAUT, directeur du RIF

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment considérer ces statistiques ? Quels sont les outils à disposition pour contribuer à une évolution de l'absence et de la condition féminines dans le milieu musical ?

Les données que l’on a pu recueillir en amont de la rencontre du 2 février sont assez édifiantes : les inégalités entre les femmes et les hommes restent encore très prégnantes, dans le secteur culturel de manière générale mais on est obligé de constater que le secteur musiques actuelles ne fait pas exception à la règle. Cette situation est à mon sens encore trop peu prise en compte, trop peu « assumée ». On se retranche parfois derrière le fait qu’on est face à des problématiques de société qui nous dépassent, ce qui est vrai. Mais, dans notre secteur, dans nos lieux, dans nos structures, ne se donne-t-on pas régulièrement comme ambition d’agir sur la société ? Par ailleurs, n’y a-t-il pas des facteurs « excluants » propres à notre secteur d’activité ? Tout cela pour dire que la première étape reste de favoriser la prise de conscience. Cela passe notamment par le fait de produire et partager des données genrées sur l’activité des structures, d’en faire un outil d’analyse de l’activité afin d’objectiver les situations d’inégalités et de se donner des objectifs en la matière. Ensuite, les leviers pour faire bouger les lignes peuvent être multiples. On se focalise souvent sur la place des femmes sur scène et c’est vrai qu’il y a nécessité à intégrer, d’une manière ou d’une autre, la question hommes-femmes dans la construction des programmations.

Mais le vrai défi à mon sens est de pouvoir agir sur « l’amont », où se construit et se renforce cette inégalité : comment faire en sorte que davantage de filles pratiquent ces musiques, intègrent les studios de répétition, montent des groupes, bénéficient des dispositifs d’accompagnement ? Il n’y a pas de recette miracle bien sûr mais, lors de la rencontre, le rôle de l’action culturelle a été souligné à plusieurs reprises, comme un outil majeur pour sensibiliser les jeunes (et moins jeunes) à ces questions et notamment favoriser dans l’esprit des jeunes filles la prise de conscience que ces musiques, ces pratiques, ces lieux leur sont tout autant destinés qu’aux garçons. Et puis, au-delà des musicien-ne-s, il y a des situations de déséquilibre également dans la gouvernance des structures (équipes salariées ou bénévoles). Le 2 février, un atelier a été consacré à cette problématique, avec l’identification d’un certain nombre d’outils et de méthodes*.

La rencontre « Musiques actuelles : les femmes sont-elles des hommes comme les autres ?» est la première réalisée en collaboration avec le mouvement H/F. Qu’attendre de l’expérimentation  « Saison Egalité » dans les musiques actuelles ?

Cette rencontre a effectivement été imaginée non pas comme une fin en soi mais plutôt le début d’un chantier à moyen/long terme. Avec comme enjeu de nous mettre en mouvement sur ces questions, notamment dans une dynamique de réseau. Et comme perspective l’idée d’une saison égalité dans les musiques actuelles (comme cela se fait dans d’autres disciplines) où ceux qui le souhaiteraient pourraient, sur la base d’une analyse préalable, mettre en place des expérimentations sur un ou plusieurs axes (artistique, actions culturelles, pratiques amateurs, communication, gouvernance etc.). Puis de capitaliser et partager les outils et leur évaluation, de favoriser leur « essaimage » et leur appropriation par d’autres structures… C’est d’autant plus important que, si on laisse à la seule puissance publique la capacité d’agir sur ces questions, il y a un risque de se retrouver face à des outils uniquement contraignants (quotas etc) et pas forcément adaptés aux spécificités d’un secteur, d’un type d’activités, voire d’une esthétique. A nous d’être responsables et proactifs donc !

Sociologues, directeurs de SMAC, musiciennes… En quoi était-ce important d’inviter des intervenants aux profils si variés pendant la plénière?

L’idée était effectivement d’avoir une diversité de regards sur cette thématique. Le témoignage d’une musicienne bien sûr, pour évoquer ce qui s’apparente à un « parcours de combattante », encore largement ignoré (et dans cette optique le témoignage d’Alix Ewandé a été marquant), le regard distancié d’une sociologue pour tenter de comprendre les mécanismes à l’œuvre, mais aussi le retour d’expériences de responsables de structures musiques actuelles qui ont commencé à réfléchir à tout ça, à expérimenter des outils, et dont le témoignage peut permettre à leurs homologues de se projeter… C’était important dans cette optique d’avoir un directeur homme, Franck Taestert du Tétris (SMAC au Havre) afin de bien mettre en évidence que ce n’est pas un sujet qui ne concerne que les femmes !! Ce n’est pas superflu de le rappeler puisque, si l’on doit trouver un bémol à cette rencontre, c’est la faible proportion d’hommes parmi les participants (environ 20%). Encore du chemin à parcourir donc !

* un compte-rendu de cette rencontre, et particulièrement des différents ateliers, sera prochainement disponible sur le site du RIF.

 

Le dossier présent s’est appuyé sur les études de la SACEM, l’étude sur les adhérents et salariés publiée par les structures Fedelima / RIF / Opale et la publication « Où sont les femmes » de la SACD (chiffres de 2013-2014).

 Coordination du dossier par Hélène Ioannidis et Charlène Mari

 

 ► POUR ALLER PLUS LOIN...

  • Table-ronde « Où sont les musiciennes ? » rencontre publique proposée par H/F IdF le 24 septembre 2012 autour de la question de l'égalité femmes-hommes dans les secteurs de la musique à la Java. https://www.youtube.com/watch?v=AM-rt98OtW8

Documentaire : "Où-sont les femmes" réalisé en 2015 par la SMAC Paloma de Nîmes

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